rencontre du roi Chilpéric et Priscus selon Grégoire de Tours
Cet extrait du chapître 5 du Livre VI de l' Histoire des Francs de Grégoire de Tours relate la rencontre du roi Chilpéric et d'un de ses sujets de religion juive nommé Priscus telle qu'en a été témoin l'auteur.
Le récit se présente comme une sorte de combat spirituel sans concession malgré la très grande différence des conditions des protagonistes.
Priscus ne rabat rien, ce faisant nous permet de percevoir sa foi, l'irréductabilité de celle-ci par rapport au christianisme.
Nous nous trouvons surpris, déstabilisés, nous qui sans nous en rendre compte, imaginons facilement le Moyen-Âge comme univoquement chrétien.
Priscus nous rappelle la vivacité, l'originalité, la singularité de la foi juive dont un autre témoin pourrait par exemple être Rachi de Troyes.
Passionnant!
texte de la rencontre de Chilpéric et Priscus
chapître 5
Alors le roi Chilperic, qui séjournait encore dans la susdite villa, ordonne de mettre en mouvement ses équipages et se dispose à venir à Paris.
Tandis que je m'approchais déjà de lui pour lui dire adieu arriva un certain Juif nommé Priscus qui était son familier parce qu'il achetait pour lui des marchandises.
Le roi lui ayant passé la main doucement dans la chevelure s'adressa à moi pour me dire:
« Viens, évêque de Dieu, et impose lui la main ».
Comme cet homme refusait, le roi s'écria:
« Ô intelligence dure et race toujours incrédule, qui n'admet pas que le Fils de Dieu lui a été promis par la voix des prophètes, qui n'admet pas que les mystères de l'Église étaient déjà figurés dans ses propres sacrifices ».
À ces mots le Juif s'écria:
« Dieu n'a pas contracté mariage, il n'est pas chargé de postérité et il ne souffre pas que personne partage son royaume, lui qui dit par la bouche de Moïse:
“Voyez, voyez, je suis le Seigneur et en dehors de moi il n'y a pas de Dieu.
C'est moi qui tuerai et qui ferai vivre;
je frapperai et c'est moi qui guérirai”.
À cela le roi répliqua:
« Dieu a enfanté de son sein spirituel un fils éternel qui n'est ni plus jeune d'âge que lui, ni moindre en puissance.
C'est de lui qu'il a dit lui-même:
“Je t'ai enfanté de mon sein avant l'aurore”.
Or ce fils qui est né avant les siècles, il l'a envoyé au cours de ces derniers siècles dans le monde à titre de guérisseur, comme le déclare ton prophète:
“Il a envoyé son Verbe et il les a guéris” .
Quant à prétendre comme toi qu'il ne saurait engendrer lui-même;
écoute ton prophète parler sous la dictée du Seigneur:
“Pourquoi moi, qui fais enfanter les autres, ne pourrais-je également enfanter?”.
Ces paroles il les a dites à propos du peuple qui renaît en lui par la foi ».
À cela le Juif répliqua:
« Comment Dieu a-t-il pu devenir un homme, naître d'une femme, être exposé à des coups et condamné à mort? ».
Sur quoi le roi s'étant tu, je m'interposai au milieu d'eux et dis:
« Si Dieu, fils de Dieu, s'est fait homme la cause en a résidé non pas dans son besoin, mais dans le nôtre, car il n'avait pu racheter l'homme captif du péché et réduit par le diable à l'esclavage qu'en prenant la nature humaine.
C'est en empruntant des témoignages non pas aux évangiles, ni à l'apôtre auxquels tu ne crois pas, mais à tes livres que je te transpercerai de la pointe de ta propre épée comme on raconte que fit David jadis quand il égorgea Goliath.
Écoute donc ton prophète dire que Dieu devait devenir homme:
“Il est à la fois Dieu et homme, et qui l'a connu?”
Il dit ailleurs:
“C'est lui qui est notre Dieu et l'on n'en reconnaîtra pas d'autre que lui;
Après cela il a apparu sur la terre et il a conversé avec les hommes”.
Quant à sa naissance d'une vierge, écoute également ce que dit ton prophète:
Pour ce qui est des coups qu'il a dû subir, des clous dont il a été percé et des autres outrages encore qu'il a dû endurer et qui lui ont été infligés, c'est un autre prophète qui en a parlé:
“Ils ont percé mes mains et mes pieds; ils ont partagé entre eux mes vêtements etc...”.
Et il dit plus loin:
“Ils m'ont donné pour ma nourriture du fiel et dans ma soif ils m'ont abreuvé de vinaigre”.
Et c'est le même David qui a déclaré qu'il a ramené dans son royaume par le gibet même de la croix le monde déchu et soumis à la domination du diable:
“Le Seigneur, dit-il, a régné par le bois.
À cela le Juif répliqua:
« Quel besoin Dieu avait-il de souffrir toutes ces choses? ».
Je lui répondis:
« Je t'ai déjà dit que Dieu a créé l'homme innocent, mais que celui-ci, circonvenu par la ruse du serpent, a désobéi au précepte;
et c'est pourquoi chassé de la demeure du paradis, il a été livré aux peines de ce monde;
mais par la mort du Christ, fils unique de Dieu, il a été réconcilié avec Dieu le Père ».
Le Juif dit:
« Dieu ne pouvait-il envoyer des prophètes ou des apôtres pour le ramener dans la voie du salut sans s'humilier lui-même en s'incarnant ».
À cela je répondis:
« Depuis le commencement le genre humain a toujours péché sans que jamais l'ait effrayé ni l'inondation du déluge, ni l'incendie de Sodome, ni les plaies d'Égypte, ni le partage miraculeux des eaux de la mer et du Jourdain, il a toujours résisté à la loi de Dieu, et non seulement il n'a pas cru, mais encore il a tué ceux-là même qui prêchaient la pénitence.
Aussi s'il n'était pas descendu lui-même pour racheter, aucun autre n'eût pu le faire.
Nés de nouveau grâce à sa nativité, lavés par le baptême, guéris par sa blessure, redressés par sa résurrection, nous avons été glorifiés par son ascension.
Du reste c'est ton prophète qui a dit qu'il viendrait pour remédier à nos maladies:
“Nous avons été guéris par sa meurtrissure.”
Et ailleurs il dit:
C'est dans l'humiliation que sa condamnation a été arrachée. Qui a raconté son origine?
“Seigneur des armées est son nom.”
C'est de lui que ce Jacob de qui tu te vantes de descendre a dit en bénissant son fils Judas comme s'il parlait au Christ lui-même, fils de Dieu:
“Les fils de ton père t'adoreront, lionceau Juda.
C'est d'un germe, mon fils, que tu es sorti.
Tu t'es couché et tu as dormi comme un lion, comme un lionceau.
Ses yeux sont plus beaux que le vin et ses dents plus blanches que le lait.”
Qui le réveillera, dit-il, et bien que (le Christ) lui-même ait dit:
“J'ai le pouvoir de quitter la vie et j'ai le pouvoir de la reprendre”,
cependant Paul a déclaré:
“Celui qui ne croira pas que Dieu l'a ressuscité des morts ne pourra être sauvé”.
Tandis que nous disions ces choses et d'autres encore, le malheureux ne fut point du tout touché par la foi.
Alors devant son silence le roi qui voyait qu'il n'avait pas été touché par ces sermons, se tourne vers moi et demande à prendre congé après avoir reçu une bénédiction.
Il s'exprima ainsi:
« Je te dirai, ô évêque, ce que Jacob a dit à l'ange qui lui parlait:
“Je ne te laisserai pas partir si tu ne me bénis pas”.
Et en disant ces mots, il se fait présenter de l'eau pour les mains.
Les ablutions achevées, la prière faite, on reçut du pain, puis ayant rendu grâce à Dieu, j'en pris moi-même et en offris au roi, et après avoir bu du vin pur, nous nous séparâmes en nous disant adieu.
Ensuite le roi, étant monté à cheval, rentra à Paris avec sa femme et sa fille ainsi que toute sa suite.