Phaéton

Le Char du Soleil, conduit par Apollon, Bassin du Char d'Apollon, Jardins du Palais de Versailles
Le Char du Soleil, conduit par Apollon, émerge d'Océan à l'aurore

Louis XIV est aussi appelé le « roi Soleil ».
Dans les “Mémoires pour l'instruction du Dauphin”, lui-même explique les raisons qui l'ont conduit, jeune, seul, à faire naturellement ce choix.
Au Château de Versailles, le soleil est visible sous bien des formes.
Parmi elles, plusieurs endroits font apparaître la figure d'Apollon, dieu du Soleil, qui évoque la grandeur de l'empire romain, notamment celle des premières fêtes baroques qui ont eu lieu à Versailles, comme le groupe du Char du Soleil fondu par Jean-Baptiste TUBY entre 1668 et 1671 au centre du Bassin d'Apollon dans les Jardins.
Le texte ci-dessous raconte la tragique mort de l'étrange fils d'Apollon, Phaéton, tel qu'il apparaît dans les Métamorphoses de l'écrivain de l'empire romain d'expression latine Ovide, que Louis XIV connaissait intimement pour avoir chargé le soir son historiographe l'écrivain Jean Racine de lui faire lecture particulière de cet ouvrage le soir.
C'est ainsi l'occasion d'approcher le sens que revêtir pour Louis XIV la figure de cet astre tel que le décrit ce texte.

Phaéton

1 Le Palais du Soleil aux hautes colonnes se dressait
Dans la splendeur rutilante de l'or et des flamboiements du pyrope;
Son toit était couvert d'ivoire luminescent,
Ses portes à double battant diffractaient une lumière argentée:
5 Matériau rehaussé par un travail d'artiste car Mulciber
Y avait gravé les mers qui entourent l'ensemble des terres,
Le monde et le ciel qui s'étend au-dessus du monde.
On y voit l'eau et ses divinités bleues, l'harmonieux Triton,
10 L'ondoyant Protée, Ægæon domptant de ses seuls bras
Les baleines aux dos énormes, et Doris en compagnie de ses filles,
Les unes en train de nager, les autres assises sur un rocher
Faisant sécher leurs cheveux verts, d'autres encore
Chevauchant des poissons; n'ayant pas toutes même visage
Mais pas dissemblables non plus, ainsi qu'il convient à des sœurs.
La terre contient les hommes et les villes, les forêts et leurs animaux,
15 Les fleuves et leurs nymphes, et toutes les divinités champêtres
Au-dessus sont représentées un ciel sillonné d'éclairs et, sur chaque battant,
Les signes du Zodiaque: six à droite, six à gauche.

Phaéton devant Phœbus

Sitôt que le fils de Clyméné eut gravi le sentier qui y mène
20 Et fut entré sous le toit du père dont il doutait, sans hésiter
Il s'avança et fit face à ce père; mais il s'arrêta
À quelques distance, ne pouvant, de plus près, soutenir
L'éclat de ses yeux. Revêtu d'un manteau de pourpre, Phœbus
Était assis sur un trône resplendissant de pures émeraudes.
25 À sa droite et à sa gauche étaient placés le Jour, le Mois, l'Année,
Les Siècles et, régulièrement espacées, les Heures,
Il y avait là le Printemps nouveau, couronnée de fleurs,
Il y avait l'Été nu, portant des guirlandes d'épis,
Et il y avait aussi l'Automne, éclaboussé de raisins piétinés,
30 Et le glacial Hiver aux cheveux blancs hirsutes.
De sa position centrale, le Soleil, dont les yeux perçoivent toutes choses,
Vit le trouble du jeune homme devant cette étrangeté et lui dit:
« Quelle est la raison de ta venue? Que cherches-tu sur ces hauteurs?
Phaéton mon enfant, toi que ton père ne saurait renier? »
35 Celui-ci répondit: « Ô lumière du monde, commune à l'immensité,
Phœbus mon père, si tu me permets d'utiliser ce nom,
Et si Clyméné ne dissimule point sa faute sous un mensonge,
prouve-moi, mon géniteur, de façon irréfutable que je suis bien
De ta lignée et délivre mon esprit de ce doute. »
40 À ces mots, le père se débarrassa de ces rayons éblouissants
Qui couronnaient sa tête et lui ordonna d'approcher
Puis, l'ayant serré dans ses bras, lui dit: « Tu n'as pas mérité
Que je te renie, et Clyméné t'a dit la vérité sur ta naissance;
45 Je suis prêt à te l'accorder: et je prends à témoin de cette promesse
Le marais, inconnu à mes yeux, sur lequel les dieux prêtent serment »
À peine avait-il achevé que le garçon demanda le char de son père
Et le droit d'être durant un jour, le conducteur des chevaux aux pieds ailés.
Le père regretta son serment et dit en secouant trois, quatre fois
50 Sa tête auréolée de lumière: « Tes paroles ont rendu les miennes
Téméraires. Ah, si je pouvais ne pas tenir cette promesse;
C'est bien la seule chose, mon enfant, que je te refuserais.
Mais je puis te dissuader: ce que tu veux n'est pas sans risque;
C'est une grande faveur, Phaéton, que tu réclames,
55 Ton sort est celui d'un mortel, mais ton désir d'un immortel;
Inconscient, tu ambitionnes plus que ce à quoi les dieux mêmes
Peuvent prétendre; ils peuvent tous être très contents d'eux
Mais aucun n'a la force de monter sur le char de feu,
60 Moi excepté; même le maître de l'immense Olympe
Qui, inplacable, lance la foudre d'une main terrible,
Ne saurait conduire mon char; Et y a-t-il plus grand que Jupiter?
La première partie du chemin est difficile et mes chevaux,
Quoique frais le matin, ont du mal à la franchir; la partie médiane
65 Est si haute dans le ciel qu'il m'arrive souvent de frémir,
À voir de là-haut terres et mers, et que mon cœur, saisi d'effroi, palpite;
La dernière partie est en pente et exige une conduite sûre:
Même alors Théthys qui me reçoit dans ses eaux toutes proches
Redoute constamment que je n'y sois précipité.
70 Ajoute à cela que le ciel est pris d'un tournoiement constant,
Qu'il y entraine les étoiles lointaines et que leur rotation est vertigineuse.
Je lutte en sens contraire et cette pression n'a pas raison de moi
Comme des autres astres et je m'élance contre cette impérieuse révolution.
Suppose que je te donne mon char: que feras-tu Pourras-tu affronter
75 Les pôles tournant sur eux-mêmes sans être emporté par leur giration?
Peut-être t'imagines-tu qu'il y a là-haut des bois, des cités
Divines et des sanctuaires emplis d'offrandes : en fait, il faut
Passer à travers milles embûches et figures farouches
Et, même si tu gardes le cap sans te laisser égarer,
80 Tu trouveras face à toi, sur ta route, les cornes du Taureau,
L'arc du Sagittaire, les puissantes mâchoire du Lion,
Le Scorpion dont les pinces redoutables se ferment sur un vaste
Espace et le Cancer qui courbe ses pinces différemment.
Et quant à mes chevaux impétueux, qui ont au cœur un feu
85 Qu'ils soufflent par la gueule et les naseaux, il n'est pas facile
Pour toi de les conduire; à peine me supportent-ils quand leur violente
Ardeur s'échauffe, quand leur encolure refuse les rênes.
Mais toi, mon fils, prends garde que je ne sois responsable à ton égard
D'une faveur funeste et, pendant qu'il est temps, modifie ton souhait.
90 Apparemment, pour te convaincre que tu es bien né de mon sang,
Tu réclames des preuves irréfutables? Je te les donnes par mes craintes
Et cette inquiétude paternelle prouve assez que je suis ton père.
Regardes-moi en face: ah! si tes yeux pouvaient plonger jusqu'au fond
De mon cœur pour y saisir le souci que ton père a de toi!
95 Pense enfin à toutes les richesses que possède le monde
Et parmi tous les biens du ciel, de la terre et des mers, demande-moi
Celui que tu voudras: n'aies crainte, je ne te refuserai rien.
Je n'écarte qu'une chose qui est, à vrai dire, une peine,
Non un honneur; car la faveur que tu réclames, Phaéton, est une peine.
100 Pourquoi mettre tes bras câlins autour de mon cou, fou que tu es?
N'en doute pas, n'importe lequel de tes vœux (je l'ai juré par les eaux du Stix)
Te sera accordé; mais fais un vœu plus raisonnable. »
Sa mise en garde était finie et, cependant, rétif à ses paroles,
Le jeune homme s'entêta dans son projet: l'envie de ce char le brûlait.
105 Alors son père, après avoir temportisé autant qu'il lui était possible,
Le conduisit vers le char majestueux, cadeau de Vulcain.
D'or en était l'essieu, d'or la flèche, d'or le tour
Des hautes roues, et d'argent l'ensemble des rayons;
Des topazes et des pierreries régulièrement disposées sur tout l'attelage
110 Dans lequel Phœbus se réfléchissait lui renvoyaient une lumière intense.
Et tandis que le noble Phaéton, examinant tout cela, admire
L'ouvrage, voici que dans l'éclat du levant l'Aurore vigilante
Montre ses portes rougeoyantes et ses entrées couvertes de roses;
Disparaissent les étoiles dont Lucifer hâte la marche,
115 Quittant le dernier le poste céleste.
Dès qu'il le voit atteindre la terre, voit le firmanment s'empourprer
Et comme s'évanouir le bout des cornes de la lune,
Le Titan commande aux Heures prestes d'atteler ses chevaux.
Les déesses exécutent ses ordres avec célérité: elles amènent
Des vastes écuries les coursiers qui crachent le feu,
120 Rassasiés d'ambroisie, et, dans un cliquetis, leur placent le mors.
Alors, le père enduit le visage de son fils d'un onguent sacré
Pour lui permettre de résister à la violence des flammes,
Il nimbe de rayons sa chevelure et, le cœur lourd,
125 Après maints soupirs qui laissent présager son deuil, lui dit:
« Si tu peux au moins suivre ces derniers conseils de ton père,
Ne te sers pas du fouet, mon enfant, et tiens fermement les rênes;
Les chevaux ont tendance à accélérer; la difficulté est de maîtriser leur élan.
Et ne choisis pas la route droite qui coupe les cinq zones,
130 Il existe un passage qui les prend à l'oblique par une large courbe
Et qui, se limitant à trois de ses zones, évite le pôle Sud
Ainsi que le pôle Nord voisin des Aquilons: c'est là ta route;
Tu y reconnaîtras nettement les traces de mes roues.
Afin que le ciel et la terre reçoivent une chaleur égale ,
135 Tu ne dois ni abaisser ton char ni le lancer vers les hauteurs de l'éther:
Si tu montes trop haut, tu incendieras les demeures célestes,
Si tu descend trop bas, les terres; le plus sûr est d'avancer au milieu.
Trop à droite, tes roues risquent de dévier vers les anneaux du Serpent,
Et trop à gauche, vers les basses régions de l'Autel;
140 Tiens-toi entre les deux; je te confie le reste à la Fortune
En souhaitant qu'elle t'assiste et prenne soin de toi mieux que toi-même.
Pendant que je parlais, la nuit humide a touché les limites
Qui bornent le rivage de l'Hespérie; nous ne pouvons plus tarder,
On nous appelle et, les ténèbres dissipées, l'Aurore point.
145 Prends bien les rênes en main ou, si tu peux encore changer d'avis,
Fais usage de mes conseils plutôt que de mon char
Tant que cela t'est encore possible et que tu es debout sur un sol ferme,
Tant que tu ne fais pas corps, inconscient, avec le char de tes désirs fous.
Si tu veux contempler sans danger la lumière, laisse-moi la donner à la terre. »

Le vol de Phaéton

150 Le garçon au corps juvénile grimpe sur le char léger et, debout,
Tout joyeux de sentir dans ses mains le contact lisse des rênes,
Remercie son père, qui a agi bien magré lui.
Pendant ce temps, les chevaux ailés du Soleil: Pirois, Eous, Æthon
Et le quatrième, Phlégon, emplissent l'air de hennissements
155 Impétueux et piaffent contre les clôtures.
Sitôt que Téthys, ignorant le destin de son petit-fils,
A ouvert les barrières et que s'étend devant eux l'immensité du ciel,
Ils dévorent l'espace et, battant l'air de leur pieds, déchirent
les nuages sur leur passage; leurs ailes les emportent
160 Et leur font dépasser l'Eurus, né dans cette partie du monde.
Mais le poids est insuffisant et les chevaux du Soleil ne peuvent
S'y reconnaître car l'attelage n'a pas sa charge habituelle;
De même que les bateaux dont la coque n'est pas suffisamment chargée
Chavirent, déstabilisés par leur trop grande légèreté, et sont emportés
165 Par les flots, ainsi privé de son poids coutumier, le char
Bondit vainement dans les airs et, profondément secoué, semble vide.
Dès que le quadrige sent cela, il s'emballe, délaisse la piste tracée
Pour suivre une toute autre direction. Affolé, Phaéton ne sait
De quel côté tirer les rênes à lui confiées, ni comment retrouver sa route,
170 Incapable, même s'il le savait, de maîtriser les chevaux.
Alors, pour la première fois, sous l'effet des rayons, les Trions
Des glaces deviennent brûlants et tentent en vain de plonger
Dans la mer interdite, et le Serpent situé près du pôle glacial,
Jusque-là engourdi par le froid sans effrayer personne,
175 S'enflamme et puise dans cette effervescence une fureur nouvelle.
Toi aussi, Bouvier, on a dit qu'un trouble t'avait fait fuir
En dépit de ta lenteur et du Chariot qui te retenait.
Lorsque l'infortuné Phaéton, du haut des airs, a vu la terre
Qui s'étendait si bas, si bas au-dessous de lui,
180 Il a pali et l'angoisse a soudain fait trembler ses genoux;
La lumière aveuglante a plongé ses yeux dans les ténèbres.
Et voici qu'il voudrait n'avoir jamais touché aux chevaux paternels,
Voici qu'il se repent d'avoir tant insisté pour connaître son origine,
Voici que, dans sons désir d'être appelé fils de Mérops, il est tel un vaisseau
185 Emporté par les déchaînements de Borée et dont le pilote a lâché,
Impuissant, le gouvernail, l'abandonnant aux dieux et aux prières,
Que faire? Il laisse derrière lui une immense étendue de ciel,
Devant ses yeux il en est une plus grande encore: il évalue les deux
Et regarde alternativement le couchant devant lui - que le destin
190 Lui interdit d'atteindre - et, en arrière, le levant.
Ne sachant comment réagir, il est paralysé, ne peut ni lacher
Les rênes ni les retenir, et il ignore les noms des chevaux.
Dans son affolement il voit, éparses çà et là dans le ciel,
Des choses étonnantes et des figures d'animaux monstrueux.
Il est un lieu où le Scorpion de ses deux pinces recourbées forme
195 Un arc et occupe, tordant queue et membres à la fois,
L'espace de deux signes du Zodiaque.
Lorsque l'enfant l'aperçoit, exsudant un venin moite et noir
Et menaçant d'attaquer avec son dard crochu,
200 Il perd la tête et, glacé de terreur, lâche les rênes.
Dès qu'elles sont retombées et flottent sur leur croupe,
Les chevaux que plus rien rien n'arrête s'élancent dans l'espace
Sans savoir où ils vont, au gré de leur impétuosité,
Galopent en tous sens et se jettent contre les étoiles accrochées à la voûte
205 du ciel, entraînant le char vers des lieux impraticables;
parfois ils gagnent les hauteurs, et parfois des descentes
Vertigineuses les emportent tout près de la terre.
La lune regarde avec stupéfaction les chevaux de son frère courir
Plus bas que les siens et des nuages roussis se dégage de la fumée.
210 La terre, aux endroits les plus élevés, est dévorée de flammes;
Elle se fend, se lézarde et, privée de ses eaux, se dessèche;
Le fourrrage jaunit, les arbres brûlent avec leurs feuilles
Et les champs arides nourrissent leur propres dévastation.
Mais ceci n'est rien: de grandes villes sont anéanties avec leurs murailles,
215 L'incendie réduit en cendres des contrées entières
Avec leurs habitants; montagnes et forêts s'embrasent:
S'embrasent l'Athos, le Taurus de Cilicie, le Tmolus et l'Œta,
L'Ida jusqu'alors si riche en sources, maintenant asséché,
Et l'Hélicon, séjour des Muses, et l'Hémus d'avant Œagre;
220 S'embrasent parallèlement et de façon démesurée l'Etna,
Le Parnasse à double cime, l'Eryx, le Cynthe et l'Othrys
Enfin le Rhodope dont les neiges fondent, le Mimas,
Le Dindymes, le Mycale et le Cythéron, objet de culte.
La Scythie n'est pas protégée par ses glaces; s'embrase le Caucase
225 Et puis l'Ossa et le Pinde et l'Olympe, plus élevé qu'eux,
Et les Alpes aériennes et l'Apenin orageux.
Alors Phaéton regarde le monde incendié en toutes
Ses parties et ne peut tenir contre une chaleur si violente;
Sa bouche aspire un bouillonnement d'air comme sorti du fond
230 D'une fournaise et son char, il le sent, devient incandescent;
Il ne supporte plus les projections de cendres et de poussière chaude,
Une fumée brûlante l'enveloppe de tous côtés.
Où va-t-il, où est-il, couvert d'une épaisse cousse de poix?
Il ne sait, et les chevaux ailés l'emportent à leur gré.
235 C'est de là, pense-t-on, que les peuples de l'Éthiopie tirent leur couleur
Noire, le sang ayant afflué à la surface de leurs corps;
De là que la Libye, privée d'humidité par la chaleur intense,
Est devenue aride; de là que les nymphes aux cheveux épars
Pleurèrent les fontaines et les lacs: la Béotie chercha en vain Dircé,
240 Argos Amymoné, Éphyre les eaux du Piréné.
Et les fleuves dont les bords sont éloignés de ces lieux
Ne sont pas mieux lotis: au milieu de leurs eaux fument le Tanaïs
Et le vieux Pénée et le Caïque de Mysie
Et le vif Isménus ainsi que l'Érymanthe qui baigne Phégia
245 Et le Xanthe -qui devait flamber une fois encore - et le blond Lycormas,
Et le Méandre au cours sinueux et folâtre,
Puis le Mélas de Phrygie et l'Eurotas de Laconie.
Et flambe aussi l'Euphrate de Babylone, flambent l'Oronte
Et le rapide Thermodon, le Gange, le Phase et l'Hister.
250 Bouillonne l'Alphée, flambent les rives du Sperchius,
Et l'or que charrie le Tage dans ses eaux fond sous les flammes
Et les oiseaux de rivière dont les chants célébraient les rives
Méoniennes sont carbonises au milieu du Caÿstre.
Le Nil épouvanté fuit jusqu'au bout du monde
255 Pour y cacher sa source, qui nous est encore inconnue; ses sept
embouchures, taries, sont ensablées, ses sept vallées non irriguées.
Un même sort assèche l'Hèbre et le Strymon de Thrace
Ainsi que le Rhin, le Rhône et le Pô d'Hespérie
Et le Tibre, à qui fut promis l'empire du monde.
260 Partout le sol se fend et, par les fissures, la lumières pénètre
Jusqu'au Tartare, effrayant le roi des Enfers et son épouse;
Les mers se resserrent, et ce qui naguère était immensité liquide
Devient plaine de sable sec, et les montagnes que recouvrait
L'eau profonde émergent, multipliant les Cyclades disséminées.
Les poissons gagnent les abysses et les dauphins ondoyants n'osent pas
265 Bondir dans les airs comme auparavant au-dessus des vagues;
Des cadavres de phoques flottent sur le dos à la surface
De l'eau; on raconte aussi que Nérée lui-même, ainsi que Doris
Et ses filles, se cachèrent dans des gouffres devenus tièdes,
270 Que par trois fois Neptune, d'un air farouche, avait tenté de sortir de l'eau
Ses bras, que par trois fois il ne put supporter l'air brûlant.
Cependant, la Terre nourricière qui se trouvait entourée d'eaux -
Qu'il s'agit de celles de la mer ou des sources partout raréfiées
Qui se dissimulaient dans l'opacité des entrailles maternelles -,
275 La Terre aride présenta jusqu'au cou un visage accablé,
Posa une main sur son front et, dans un grand tressaillement
Qui ébranla toutes choses, s'affaissa quelque peu au-dessous
De son niveau normal puis, de sa voix sacrée, parla en ces termes:
« Si tu le veux ainsi, si je l'ai mérité, qu'attends-tu pour lancer ta foudre,
280 Ô souverain des dieux? Si je dois périr par le feu, laisse-moi
Périr par le tien: que ton autorité diminue mon malheur.
Ma gorge a bien du mal à s'ouvrir pour dire ceci

  • La fumée l'étouffait-, regarde donc mes cheveux calcinés,
    Et dans mes yeux tant de cendres, et tant sur mon visage!
    285 Est-ce bien là ma récompense, est-ce l'honneur que tu accordes
    À ma fertilité et mes bienfaits, moi qui supporte d'être blessée
    Par le soc recourbé et la bêche, qui suis toute l'année malmenée,
    Moi qui fournis le fourrage pour le bétail, des aliments sains, des céréales
    Pour les humains et même de l'encens pour vous?
    290 Mais admettons que j'ai mérité cette ruine: qu'en est-il des eaux,
    Qu'en est-il de ton frère? Pourquoi les mers qu'il reçut en partage
    Décroissent-elles jusqu'à se retirer si loin des aires?
    Si ni moi ni ton frère n'avons assez d'influence pour te toucher,
    Aie au moins pitié de ton ciel; regarde les deux pôles:
    295 Ils fument l'un et l'autre; si le feu les altère,
    Vos palais s'écrouleront. Vois comme Atlas souffre lui-même
    Et, sur ses épaules, soutient avec peine le monde incandescent.
    Si les flots, si les terres, si les royaumes célestes périssent,
    Nous allons retomber dans l'antique chaos. Arrache aux flammes
    300 Ce qui peut l'être encore et veille au salut de l'univers. »
    La Terre se tut, ne pouvant plus longtemps supporter
    La fumée ni parler davantage, et sa tête rentra
    En elle-même, dans des lieux caverneux plus proches des ânes.
    Alors le père tout puissant, ayant convaincu les dieux - y compris
    305 Celui qui a prêté son char - que s'il n'intervient pas tout va disparaître
    Sous le poids du destin, gagne le lieu le plus élevé de l'Empyrée
    D'où il a coutume de largement répandre les nuages sur les terres,
    D'où il déclenche le tonnerre, brandit et lance sa foudre;
    Mais il ne trouve, alors, aucune terre où répandre ses nuages,
    310 Aucune pluie à faire tomber du ciel.
    Il tonne et, faisant osciller la foudre du côté de son oreille droite,
    L'envoie contre l'aurige, lui ôtant à la fois la vie et le char,
    Et bloque l'avancée du feu sous ses feux redoutables,
    Les chevaux sont pris de panique et, bondissant en sens contraire,
    315 Arrachent le joug de leur cou, quittent l'atelage brisé.
    Les rênes gisent ici, là, l'essieu détaché de la flèche;
    Plus loin les rayons des roues déchiquetées et les restes
    Du char mis en pièces sont sur un large espace éparpillés.
    Quant à Phaéton, la chevelure en feu dans l'incedie dévastateur,
    320 Il tombe en tournoyant, suivi dans les airs d'une longue trainée
    Comme parfois une étoile filante dans un ciel serein
    Peut paraître tomber alors qu'il n'en est rien.
    Loin de sa patrie, à l'autre bout du monde, l'accueille
    Le grand Éridan qui baigne son visage fument.
    325 Les Naïades de l'Hespérie enterrent son corps consumé
    Par trois langues de flammes et marquent la pierre
    De ces vers: « Ci-gît Phaéton, conducteur du char de son père;
    S'il est vrai qu'il ne l'a pas retenu, c'est sa témérité qui m'a perdu. »
    De fait, son père, que cette mort a plongé dans la douleur,
    330 S'est retiré en se voilant la face et, si l'on en croit la légende,
    Un jour entier s'est écoulé sans soleil; l'incendie, en éclairant
    Le monde, aura au moins, dans ce malheur, en larmes, éperdue et le sien
    335 Déchiré, parcourut l'univers tout entier, à la recherche
    Du cadavre d'abord, puis de ses ossements, qu'elle finit
    Par découvrir mais enterrés sur une rive étrangère;
    Elle s'y étendit et, ayant lu son nom sur le marbre,
    L'arrosa de ses larmes et le réchauffa de sa poitrine nue.
    340 Les Héliades ne pleurèrent pas moins et, faisant à la mort
    L'offrande vaine de leurs larmes et se frappant la poitrine,
    Nuit et jour appelèrent Phaéton, qui ne pouvait entendre
    Leurs douloureuses plaintes, et se couchèrent près du tombeau.
    345 Elles à leurs habitudes (habitude créée par le ressassement),
    S'étaient abandonnées à leurs lamentations. Phaétuse,
    L'aînée, voulant se pencher jusqu'à terre, se plaignit
    Du raidissement de ses pieds; essayant de venir vers elle.
    La candide Lampétie soudain fut retenue par une racine;
    350 Les mains de la troisième, prête à s'arracher les cheveux,
    Détachèrent des feuilles; l'une a les jambes prises par une souche,
    L'autre souffre de voir ses bras changés en longs rameux.
    Tandis qu'elles s'affolent, l'écorce enveloppe leur sexe
    Et peu à peu entoure ventre, poitrine, épaules et mains;
    355 On ne voyait plus que leurs bouches qui appelaient leur mère.
    Que peut une mère sinon errer çà et là, où la violence de son chagrin
    L'entraîne et, pendant qu'elle le peut, les couvrir de baisers?
    Mais ce n'est pas assez: elle tente de séparer leurs corps des troncs
    Et de casser à la main les branches fines; il en sort
    360 Comme une blessure des gouttes de sang.
    « Arrête, mère, je t'en prie, c'est notre corps que tu brises à travers l'arbre.
    Allons, adieu! » L'écorce envahit ces derniers mots:
    D'elle coulent des larmes, et des jeunes branches tombent des gouttes
    365 D'ambre qui durcissent au soleil pour être recueillies par le fleuve limpide
    Et transmises comme parure aux jeunes femmes du Latium.

Ovide, “Les Métamorphoses”, Livre 2

Vous pouvez contribuer à améliorer le contenu cet article en proposant votre modification du texte à partir du lien suivant. modifier cette page